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30/10/2016

Coucher de soleil hivernal sur la ville



Un ciel d’acier ce soir. Un nuage allonge son bras inutile vers un but incertain. Tout bouge en ce domaine même si à cet instant tout semble immobile.
Un dragon au repos paraît contempler un immeuble aveugle et chagrin. Imperceptiblement, le bras a disparu pour lui faire place tandis que la lumière décline sur l’horizon brouillé.
Le froid s’installe. Assise à mon bureau, sans bouger que les mains, je perçois son embrassement glacé, je frissonne.
Là-haut, le dragon ouvre une gueule immense comme pour avaler les derniers éclats du jour. Son corps reptilien se désagrège alors qu’un gigantesque requin, absent jusque-là, lui fait face, prêt semble-t-il à l’engloutir. L’eau et le feu vont-ils se livrer une ultime bataille ? Non, pas ce soir ! Le peintre du couchant se reprend, il ne veut pas d’un tableau figuratif.
Quelques traits, quelques lignes. À grands coups de couteau, une matière épaisse, obscure, exprime des formes géométriques sur le fond de lumière de plus en plus diffuse. L’impression est glaciale.
Il suffit que je quitte la toile des yeux un instant pour qu’elle se transforme. Désormais, l’horizon du Sud, d’un bleu frisant le noir, phagocyte la ville. La lumière de la coupole métallique hésite encore à le suivre, sa grisaille flirte avec un souvenir de jaune sans se décider à l’exprimer.
À l’Ouest, une trouée blondasse et brumeuse s’obstine, s’accroche à la masse ténébreuse d’où toute interprétation à disparue.
La nuit s’installe.
L’heure n’est plus à l’interprétation mais au rêve.

© Adamante (sacem)



28/10/2016

Portrait miroir, regard de sphinx

 
Vertige d’un regard porteur de vérité où le monde s’anéantit, où la pureté de l’être, la fraîcheur de l’enfant gardien du temple annihile tous les désespoirs, gomme tous les refus, désamorce toutes les guerres.

La colombe n’est plus qu’une tache blanche sur la toile, éclat de lumière libéré de la forme.
Le geste d’une pensée s’envole et nous rejoint, questionnant. Peut-on lire un reproche dans la symbolique des formes du tracé d’un regard ou, plissant les yeux, une immense tendresse ?
Dans  son immobilité apparente, la vie bouillonne d’un monde où tous les devenirs sont possibles. C’est à nous, spectateur, voyeur, inquisiteur, mais surtout impétrant de le traduire par la voix juste, de créer en toute responsabilité ce qui nous doit advenir. Portrait miroir, regard du sphinx, celui qui doute chavire. Il chancelle, disparaît. Pour avancer, il nous faut repousser la terreur au bout de la nuit, nous affermir dans la pureté de l’âme telle une goutte d’eau enceinte du soleil.
« Passe, tu es pur !* »
S’élèvera-t-elle cette voix des « Formes d’Éternité ?*»  Ouvrira-t-elle la voie au « lumineux d’aujourd’hui enfanté par hier ?*» S’il passe, il acquiert le pouvoir de donner la vie, la possibilité de poursuivre son chemin vers une autre porte pour déboucher un jour, fondu dans les formes divines, dans les champs de l’infini indéfini.

Le chemin des initiés se lit dans un regard d’enfant.

©Adamante (sacem)
*En référence au merveilleux livre désormais introuvable : « La toute puissance de l’adepte » de J.Ch. Mardrus, traduction et exégèses des hauts textes initiatiques de l’Égypte ancienne.

Sur un tableau d'Arnaud Bouchet  
pour la communauté l'Herbier de poésies

 
 
 

21/10/2016

La petite rose rouge






Tache de sang
sur le rire des herbes
que la lumière éclabousse.





Elle rêvait d’un métier où glisseraient entre les fils de trame les mains expertes d’un lissier.

Fille d’une bouture oubliée, elle était éclose dans le massif où dominaient des rosiers de haute lisse. Elle s’épanouissait timidement, avec des allures de bouton avorté. Mais elle était tellement attirée par la lumière qu’elle avait décidé de devenir fleur. Passé sa première nuit, surprise : elle incarnait la perfection en miniature.
Des pétales jaunes, blanchis par le temps, étaient venus s’échouer à ses pieds, offrant à sa beauté un tapis de lumière.
Je m’étais arrêtée, je m’étais accroupie et, dans le silence de nos âmes, je l’avais accueillie. Puis, sachant la durée éphémère de sa vie, je l’avais « immortalisée », tout au moins le temps de ma propre durée, car il n’est aucune photo pouvant immortaliser sa prise.
Bien après qu’elle eut disparu, en regardant son image parmi la moisson de l’été, j’ai senti vibrer en moi l’écho de sa courte vie. Elle me parlait encore, elle vivait là, quelque part en moi. Alors, répondant à son appel, je me suis emparée de ses formes, de ses couleurs, j’ai tenté, avec mes modestes moyens, mais avec toute la force de mon âme, de satisfaire son attente : elle rêvait d’un métier où glisseraient, entre les fils de trame, les mains expertes d’un lissier.
J’en ai fait une image à la façon des cartonniers* et son rêve est devenu mon rêve.
Qui sait, un jour, un lissier* la regardant lui offrira un ultime hommage, une place entre les fils de trame de son métier où glisseront ses mains expertes.

©Adamante (sacem)

*termes utilisés à Aubusson, capitale mondiale de la tapisserie où j’ai appris à dessiner.


14/10/2016

Un soir au bord de l'étang

À la tombée du soir mangé de nuages, quelques ombres tremblantes se noient dans l’étang.
Des branches fantomatiques semblent surgir de ses eaux bouillonnantes et glacées qui phagocytent les dernières lueurs du jour. Des monstres sommeillent dans leur lit d’algues et de vase. Dès la nuit, ils s’éveillent et, revêtus de brume, disposent leurs filets d’angoisse et de terreurs dans la profondeur des eaux troubles. Sous la clarté lunaire, on voit les berges se couvrir de linceuls, un frisson d’épouvante court sur les herbes. Ici une autre vie, sans chaleur et sans pulsation, est à l’affût. On prend la fuite, il n’est pas l’heure, on s’empresse de retrouver lumières artificielles et bruits qui rassurent. On tire le voile, on parle haut, tellement heureux d’être encore vivant.

©Adamante (sacem)




08/10/2016

Étincelle d’espoir



L’homme, à l’entrée de la grotte, terrifié par la lumière, dispute. L’inconnu est indésirable, la différence exclusion. Ce qui est doit être ce que l’on connaît, ce que l’on croit connaître, ce que l’on dit être, ce que l’on érige en vérité indiscutable. La réflexion, l’analyse, la compassion n’ont nulle place ici, le gouffre les avale, les digère, les anéantit. Vérité du cloaque où l’humain patauge empêtré de croyances et de certitudes. Face à ses dogmes, la liberté est un blasphème.
Scientifiques ou religieuses, que de certitudes s’effondrent avec le temps, avec l’émergence de nouveaux regards, de nouvelles voix. « Le premier qui dit la vérité doit être exécuté… » Oui, la parole a un prix, celui du courage. Il en faut pour vaincre l’immobilisme. On est si bien parmi les ombres de sa caverne, on les connaît, on les a domestiquées, on ne veut pas s’en trouver de nouvelles. Sur ce chemin de l’humain, qui va de la naissance à la mort, qu’il est doux de penser qu’une quelconque sécurité existe. La seule certitude est qu’une telle chose est un leurre. On pourra toujours cliver notre monde en espèces, en couleurs, en sexes afin de se donner l’illusion de dominer, tout au moins une partie, on ne pourra empêcher que la nature, qui préside à toutes destinées, est seule maîtresse à bord et qu’elle seule domine.
Ce qu’elle crée est Un, ce que nous sommes est un Un qui exprime, par choix ou par réponse à une nécessité d’équilibre de l’espèce, une possibilité parmi toutes les possibilités qui lui sont offertes en naissant. La différence est inconnue du noyau, il contient tout. La forme n’est juste qu’une question d’hormones.

Marcheront-ils un jour vers la lumière ces humains aux yeux voilés ?
Répondront-ils un jour à ce désir de retrouver l’étincelle qui brille en eux ? En prendront-ils le risque ? Car, enseignement du Popol Vuh, qu’il me plaît de penser juste : les Hommes garderaient au fond des yeux l’instant où ils étaient des dieux.

©Adamante (sacem)

05/10/2016

Les petits pieds



Quelle douceur ce jour ! Le Dieu Soleil chevauche avec tendresse le vent qui me chuchote ses histoires vertes. Personne mieux que lui ne peut me faire rêver si loin.
Quand je ferme les yeux pour mieux voir, il me révèle le rire léger de la cascade. Elle est toujours là, qui danse, si joyeuse, tout en haut du parc, en lisière de la forêt interdite. Forêt plus sombre et plus inquiétante que jamais. C’est l’inconnu qui s’y cache, rivé à la terre par les terribles racines tentaculaires de ce monstre antédiluvien, que je soupçonne toujours à l’affût, tapi au fond de mes terreurs enfantines.
Je ne franchirai pas la frontière, pas plus aujourd’hui qu’hier, j’ai toujours dirigé mes pas vers la lumière, je n’ai aucun attrait pour les ténèbres.

La mousse frissonne sous mes pieds nus, à cinq ans, ils sont si petits.
Depuis ils ont grandi, mais ce sorcier de vent me rappelle qu’il y avait là « le petit pied à Papa » et « le petit pied à Maman ».
C’est ainsi qu’ils les avaient nommés et se les étaient partagés. Le gauche, à Papa, le droit, à Maman. Répartition toute naturelle quant, au matin, je me glissais entre eux deux, dans leur lit, pour les réveiller. Le rituel était immuable, à gauche je sentais la main longue et fine de mon père enserrer mon pied gauche tandis qu’il s’écriait : « le petit pied à papa !» À droite, celle plus menue de ma mère accordait sa chaleur à mon pied droit en s’écriant : « le petit pied à maman ! ».  Et ce n’était plus que rires.
Quelle merveilleuse façon de commencer une journée ils m’offraient là. Comme nous étions heureux ! 
Et voilà que maintenant, par la voix de ce sorcier de vent, je sens la présence de leurs mains sur mes pieds, si petits, si épanouis.

Oui ! Quelle douceur ce jour !
C’est parce que le Dieu Soleil le chevauche avec tendresse que le vent me chuchote mon histoire.

©Adamante (sacem)
le 10 avril 2014