Le manège m’emporte. Tourne,
tourne la musique. Je tourne, tourne avec elle. Mes pieds touchent à peine le
sol, plus de poids. Je suis avalée par le typhon du ciel. Je quitte les soucis
du monde, mon corps s’oublie dans le mouvement. Plus de misère, plus de guerre,
plus de viols, plus d’exactions dans le sang, plus d’ennui, plus cette
sensation d’impuissance.
Dans le monde, un pays sur
deux pratique la torture…
Tourne, tourne la musique. Je
tourne, tourne et je vis.
Caresse de la voix portée par
les accords, caresse essentielle, salvatrice. Le bleu nuit du ciel m’avale,
j’ai quitté la terre. Je tourne comme l’enfant aspiré par l’appel des sphères.
Cette voix… Elle m’emporte si
loin.
Qu’elle m’emporte et que je
retrouve ce que j’aime, sans forme, mais si vivant, sans forme mais si
prégnant.
Mes larmes baignent le feu de
ce cœur qui n’a pas réussi à se dessécher.
Emporte-moi au pays de
l’oubli, dans l’unique bonheur de tourner parce que tout tourne et que cela est
essentiel.
À cet instant, je ne veux
rien d’autre que l’oubli.
Les arbres se sont invités sur la
terrasse. Le toit laisse passer la pluie. Il n’est plus aucun rire pour égayer
les murs, la maison n’a plus rien à protéger.
Les
oiseaux de nuit
y
ont trouvé refuge
dans
le silence
Il fut un temps où le jardin
fleurissait de la main de l’homme. Les arbres, spectateurs muets, gardent le
souvenir de fêtes estivales où naquirent des histoires d’amour.
Gravés
dans le bois
quelques
lettres et un cœur
disent
le passé
Le vent a brisé les vitres,
regard morne des fenêtres éteintes. L’abandon a taché les murs blancs,
autrefois resplendissants sous le soleil.
Comme
un souffle éteint
l’âme
rongée de peine
la
maison gémit
Tout revient à la Terre et les
pierres patientes attendent ce retour.
Chevaucher le nuage, juste avant l’orage, partir, s’envoler
vers l’infini du ciel comme si la terrem’abandonnait à l’espace, petit point bleu lumineux dans les profondeurs
du noir de la nuit étoilée.
Bien sûr je rêve. En ouvrant les yeux sur les ombres des murs entre lesquels je m’abandonne au sommeil, livrée sans défense à tous les possibles du risque, je sais être en songe et la conséquence d’un rêve. Un rêve qu’un autre, dans une autre dimension peut-être est en train de parcourir. L’horloge biologique nous oblige à nous abandonner au sommeil. Est-ce pour cela que la nature en son infinie sagacité a créé la nuit pour nous y plonger dès les paupières closes ? Je n’attends pas de réponse. Il est en moi une profondeur qui ressemble à la nuit dans laquelle je tends à m’enfoncer pour trouver cette joie si paisible à laquelle j’aspire depuis le premier cri. L’abandon m’est devenu une seconde nature, ou peut-être la première, ma nature originelle, celle oubliée une fois la première goulée d’air avalée. La musique parfois nous convie à ce voyage et des voix nous y projettent. La palpitation des baffles, quand la membrane se gonfle et m’envoie ses vibrations au centre de la poitrine, me mets en un état second. Je reçois de toutes les fibres de mon corps et mes poumons font de moi une chambre d’écho. La voix de la quatrième saison de Léonard Cohen m’envahit jusqu’à ces profondeurs qu’il vient juste de rejoindre. Avec elle j’oublie tout ce qui n’est pas abandon. Je plonge dans cette douceur d’ombre prégnante parcourue d’ondes, c’est l’amour. La contrebasse rythme ma descente. Les nuages me portent jusqu’aux profondeurs stellaires épanouies tout au fond de moi.
Tout au fond l’infini la vie silence et paix le vent libre le vent et moi voguant sur les nuages.
Il souffle un vent stellaire et l’écharpe du garçon, laine
de mouton, cherche à s’envoler vers les éclats d’encre du ciel où s’écrit son
histoire.
J’observe derrière eux. Dans leurs pupilles invisibles, je
devine des lumières, des reflets de rêves, de mon rêve, du rêve du Grand Rêveur
qui joue à nous guider sur son gigantesque échiquier galactique. Est-ce pour
nous enseigner la différence et le bonheur de l’accueil ?Est-ce pour nous faire toucher du cœur
les vertus du silence qui sait et nous dit tout ? Mais comme il est
difficile d’apprivoiser le silence.
Les paroles du renard, bulles de savon, éclatent dans
l’infini de nos questionnements. L’histoire semble-t-il se raconte bien au-delà
des mots.
Laine de mouton, bulles de savon… Il souffle un vent
stellaire et l’écharpe du garçon s’envole vers la voie lactée.
Je le sais, mon monde bascule. Il y a dans l’air comme une brume, une ombre piquée de lumières, l’épaisseur d’une porte déjà franchie. Le ciel s’ouvre et ma racine terrienne se détend, s’apaise dans la vacuité qui prend source dans ma poitrine. Je me demande où est mon corps dans cette perception infinie. C’est important, c’est essentiel et cela efface tout ce qui est anodin, ce qui ponctue une journée par exemple, ces gestes répétés que l’on fait sans y faire attention, ces gestes qui soudain s’amplifient jusqu’à la dimension divine. Une dimension sans dieu où je suis à la foi forme et indéfinie. Deux mondes en fusion orgasmique qui effacent tout de l’un et de l’autre pour me laisser dans cet entre-deux vibratoire où la joie me donne envie de pleurer. J’aime cette sensation de faiblesse qui est dilution, confiance et force absolue. Je suis à ce point dans l’abandon que rien ne pourrait m’atteindre ou me détruire, j’ai déjà rendu l’âme. Perception d’une palpitation de la chair irriguée d’un sang neuf et conscient de sa chaleur, parcourue de frissons offerts à la froidure et aux morsures des saisons qui s’enchaînent avec la régularité d’un métronome détaché des attaches qui font le mouvement. Je ne sais si j’avance, si je suis en suspens. Je touche en même temps le fond du gouffre et l’apex du ciel. Dans ma poitrine, je vis la dilatation, j’en connais le centre et le rayonnement jusqu’aux confins d’un monde qui se rétracte au même instant. C’est à la fois une immense et minuscule respiration. Tout est là, poussière qui ne demande qu’à prendre forme et se plait à attendre. Je me coule dans cette attente, ici j’ai tout, en tristesse et en joie mêlées. Je n’ai besoin de rien, je sais en moi un monde près à surgir et cela me suffit.
Mise en scène des herbes sous le soleil. Décors d’ombres
tissé de feuilles. Évidence de la lumière sous les projecteurs de l’été où quelques
écouvillons d’artifice étincellent pour séduire les roses.
La terre, l’air ne sont que crissements, stridulations, stridences.
Le vent, chef d’orchestre, dirige la symphonie des amours, tout est ivresse. Sous
sa baguette, la vie s'exalte. C’est l’apothéose des folies, tout paraît éternel.
Le monde s’embrase, le feu aspire au ciel, il jaillit, s’étire, pourtant au
sein de même de son impétuosité, les braises de l’instant enfantent déjà les cendres
du souvenir.